L’ici et l’ailleurs

Partout où le regard pouvait suivre le ras du ciel dans les pierres, un prince a fait courir la muraille, qui, de ce fait, ne retient pas ce qu’il possédait, mais le visible. Un lieu et l’évidence ont été identifiés l’un à l’autre, l’ici et l’ailleurs ne s’opposent plus, et je ne puis douter que ce fut là l’ambition première puisque, n’embrassant que des pierres, de maigres arbres, quelques maisons, un fond de torrent, ce n’est pas la profusion vide des essences que ce trait de couleur légère cerne, comme l’enclos japonais, mais la présence, le fait du sol, dans son recourbement sur soi qui produit un lieu…

Yves Bonnefoy, Extrait de L’arrière-pays

Champ du cinabre

Champ du cinabre

Ce minuscule point de fuite au point de croix nord-ouest, là-haut sur le territoire, là-bas sur la carte, le vois-tu de visu; ce bout de stannate de cobalt au passé empiétant, le ciel; notre échapée où nous émigrerons loin de cette île. 

Au commencement, il te faudra survoler; les inclusions d’antimoine, d’arsenic et de bitume poussant dans le champ du cinabre inférieur; toujours en te guidant de l’étoile polaire. Mon corps, ne flânes pas. Ensuite, te faufiler jusqu’au Palais Écarlate né d’un ancien volcan, ses flans de sulfure de fer, sélénium et de sulfate de calcium sonnerons le mi-chemin. Alpha Ursae Minoris se rappellera à toi. Mon coeur, ne t’y trompes pas. Finalement, tu dénicheras le Palais du Nirvana; cherches les traces de sulfate de baryum, de plomb et de zinc; à ce stade, tu comprendras que Dédale était un grand architecte. Ma tête, ne te leurres pas.

Des nuitées, il me faudra filer encore. Toi vers le Nord, il te faudra filer. Floues les lignes de force, au carrefour force un virage à gauche. Tu trouveras tout au bout du fil, tout le bleu de cæruleum qui niche dans la toile des astres, la sortie.

Amérique étrangère

Je suis un homme de mes terres Amérique
Je les porte pesantes
pavés de glaise
grisou d’exil
Je les portes je me sépare je me cogne à ta poutre
Amérique

Je devrai me ruer contre tous les salpêtres et tous bois ternis de mon sang
Je devrai me jeter flèche sur les cris de mon passé et sur mes reniements
Et je briserai les abres tenant encore la rengaine de ce coeur
Et je lancerai la hache sur moi-même et me retrouverai
À nouveau crée pour la troisième fois de ma vie
Et je serai le soc et la main qui le plante
Et moi-même l’épaule et l’épaulement
Je rongerai le tremble de mes landes charnelles
Je mangerai l’écorce et la racine de vieux mal de terre et je déterrerai les paroles de feu
Je flotterai fleuve de liège flamme d’algue j’évoluerai dans le vertige
Je serai ciel des épaisseurs mouvantes et roc primaire sous les pierres du vent
Je serai l’os de la rouille et je naîtrai forme et substance de craie au pays de la craie

de la craie des visages sans air
de la craie des neiges oubliées
des bouches gelées
des peaux froides et du feu sous la peau
de la cendre explosée
de la craie des ruelles amorties d’odeurs fauves
de la craie des gratte-ciel
gris sur froid
bleu sur fer
de la craie des arbres plantés droit
douilles perdues qui n’ont pas percuté
de la craie d’Amérique
Amérique à peau double ma lutte
terne et mauve amérique serpent
de poivre de glace ma violence
Amérique à peau neuve mon cancer et mon double
Et ma drogue
qui creuse la main du dernier cri

Michel Van Schendel, Extrait De l’oeil et de l’écoute

Des visages

Des visages

Mimésis des ministères, tu apparais en cachette. Chacune de tes figures révèlent des lieux de guerre, états nature. Sous la sentence de Richelieu selon lequel « le secret est l’âme des affaires publiques », tu configures des façades qui t’allongent le nez. Ta barricade danse, adaptable, tacticienne du front jusqu’au menton abhorrant tes sillons de vie, ces plis. Ton unicité. 

Némésis du territoire, tu laboures mille et une fois la terre afin que fleurissent des contes ou des organisations politiques. La chaire des événements te déterminent, te circoncis et t’encerclent. Selon les permissions, la joie trace ses interstices jusqu’aux pupilles, tes perles. Miroirs sacrés que tu portes souvent en froncement de soucis. Des lignes du passé au futur, tes chemins de traverse fourmillent ce faciès qui ne se dépose pas. Ta singularité.

Espoir fébrile

Bruissement des racines
aux lésions des pierres
le vent s’est arrêté
et nous avons pu entendre
la rumeur languissante des eaux
dans les maillles de la lumière

Et traduire seulement
le déroulement de la lumière
les terres ondulaient des mêmes changements ténus
seul s’écoulait
l’accoutumier transbordement
de nos peines journalières
dans l’espoir fébrile des paysages


Marie Uguay, Extrait de Signe et rumeur

Les ghawazi du Nord

Les ghawazi du Nord

Rarement silencieuse
toujours à saveur d’érable et de bouleau
cette danse de la mue porte l’histoire
de l’abscission et de la chute des temps

Fluidité sonore chez les marcescentes
comptant les brises et les vents de mai
gavant l’oreille dans un chuintement de sagattes
avant la tombée des voiles et des nuées

Mouvement suave
identique à la pulsion de croquer le miel des mélèzes
ce saisissement de toutes couleurs
tu le portes toute l’année en ton sein

Ondes aux teintes givrées de sumac
les ligneuses frémissent en connivence
t’offrant les plaisirs de l’arrogement des verts profonds

De l’effeuillage caduque
que reste-t-il à regarder
sinon l’arbre et l’arbrisseau